À propos du ciel antérieur (xian tian 先天) et du ciel postérieur (hou tian 后天) – Partie 10
Différents aspects de la voie du retour (guilu) en alchimie interne (neidan)
Par Robert Hawawini
Introduction
La Voie du Retour (guilu) en Alchimie interne (neidan) est rendue par plusieurs appellations selon les auteurs qui la décrivent, on retrouve : voie à rebours, voie rétrograde, voie sénestrogyre (1). Cependant, elles ont toutes la même signification.
La Voie du Retour (guilu) signifie forcément qu’il existe une voie antérograde de « l’aller », celle naturelle du déroulement d’une vie : la Voie de l’Homme (rendao). Elle conduit à la mort par diminution progressive de l’Énergie essentielle (jing). Dans cette perspective, l’espace-temps se répand uniquement dans la conscience du Ciel postérieur (houtian) post natal.
La Voie du Retour (guilu) devient la voie de l’immortalité. Il ne s’agit pas de l’immortalité physique, en tous les cas, pas dans les conditions de notre humanité actuelle tournée vers la matière. Ce rebours fait référence à l’immortalité de l’Esprit (shen), son identification à l’Esprit originel (yuanshen) assimilé à la Vacuité (xu). Dans cette perspective, comme nous cheminons constamment dans le monde, nous sommes toujours dans le Ciel postérieur (houtian) : on n’en sort jamais. Cependant, est-il connecté actuellement avec le Ciel antérieur (xiantian). C’est ce qui fait toute la différence car une Transformation (hua) sera maintenant possible au cours des trois étapes de l’Alchimie interne (neidan).
Après avoir expliqué la signification de ce cheminement rétrograde, nous allons le conforter par divers exemples du discours alchimique taoïste compris à l’aune de notre propre expérience de la méditation.
La Voie du Retour (guilu)
Si la Voie de l’Homme (rendao) se déroule de la naissance à la mort, dans l’unique conscience du Ciel postérieur (houtian), le Souffle (qi) ne sert pas au travail intérieur de connaissance de soi. Rappelons-nous la métaphore du sablier. Dans cette perspective, la pensée, la parole et les émotions confinent constamment la Conscience ou Esprit (shen), terme que nous garderons, à l’extérieur, même à l’intérieur de l’enveloppe physique. La fonction énergétique d’intériorisation consciente du mouvement du Souffle (qi), indispensable à la relation intra-humaine, est inexplorée au profit de l’élaboration cognitive et émotionnelle nécessaire à la relation interhumaine. Penser et ressentir sont des constituants mentaux inhérents à la vision matérialiste de la civilisation humaine depuis l’origine des temps. Ils nous maintiennent dans la dualité du yin-yang. Poser cette réalité est plus important qu’il n’y paraît de prime abord, nous y reviendrons.
En automne, la nature commence à « rentrer », à acquérir un yin, le yin de yang, suite au yang de yang de l’été. Le Souffle (qi) devient une porte, l’Ouverture (kai) (2) qui autorise la « rentrée » en soi pour amorcer le chemin de connaissance intérieure. Passer donc de l’attention aux constituants mentaux de la relation interhumaine centrifuge et yang, au Souffle (qi) de la relation intra-humaine centripète et yin, est une inversion de la connexion au contenu de notre enveloppe corporelle. Ce retournement du yang vers le yin est déjà une Voie du Retour (guilu).
Une des fonctions du Poumon, celle qui nous intéresse dans la dynamique alchimique, est l’abaissement sous le nombril, du Souffle (qi), avec pour corollaire son attache à l’Essence (jing) des Reins. D’ailleurs, toutes les actions en rapport avec la respiration, qu’elles soient passives comme en méditation ou actives lors des exercices énergétiques et respiratoires, ont pour finalité de déposer consciemment le Souffle (qi) sous le nombril, dans le Champ de Cinabre inférieur (xiadantian) équivalent et Réchauffeur inférieur (xiajiao). On comprend que ce mélange du Souffle (qi) et de l’Essence (jing), en quelque sorte du Ciel (tian) et de la Terre (di), soit indispensable à la première étape de l’Alchimie interne (neidan) : la Transformation (hua) de l’Essence (jing) et Énergie (qi) (3). Cette incontournable première action signe la naissance dans le processus alchimique interne. Tant qu’elle n’a pas été réalisée, l’Alchimie interne (neidan) reste confinée dans un discours intellectuel et émotionnel qui ne dépasse pas le cerveau de son émetteur.
On voit là, la différence de l’Ouverture (kai) du taiyin qui se joue entre la fonction médicale et alchimique.
Dans celle-là, l’Ouverture (kai) est dirigée vers l’extérieur : le Poumon du taiyin est le toit des Cinq Viscères (wuzang), le plus en relation avec l’univers extérieur par la respiration. Pour cela, le Poumon est atteint par le Vent externe (waifeng) dans les Syndromes (zheng) Vent-Froid (fenghan), Vent-Chaleur (fengre), Vent-Sécheresse (fengzao), Vent-Eau (fengshui).
Dans celle-ci, l’Ouverture (kai) est dirigée vers l’extérieur et l’intérieur. Il s’agit alors de Transformation (hua) alchimique. C’est normal, une Porte (men) est faite pour ouvrir dehors et dedans ! Il en est de même pour les Orifices (qiao) comme nous le verrons plus bas.
Dehors est de l’ordre de la Voie de l’Homme (rendao) ; dedans, de la Voie du Retour (guilu).
Sous le nombril est le lieu des Reins, résidence de l’Essence (jing) acquise et innée. Cette part innée authentifie ce Viscère (zang) comme demeure d’une dimension qui ramène sur l’Origine (yuan) innée. On y repère le yang originel (yuanyang), le qi originel (yuanqi), le shen originel (yuanshen) ; c'est-à-dire in fine, ce qui a rapport avec le Ciel antérieur (xiantian). Dans les Reins, dans le Champ de Cinabre inférieur (xiadantian), l’acquis du Ciel postérieur (houtian) se connecte avec l’inné du Ciel antérieur (xiantian). C’est le Souffle (qi) qui Ouvre (kai) à cette jonction, au passage du yin de yang de l’automne, au yin de yin de l’hiver. Il est l’endroit le plus profond, le plus caché, le plus immobile ; là où il va falloir puiser dans l’Origine (yuan) pour comprendre quelque chose de soi. Et cette compréhension est une mort, celle de l’hiver justement qui précède la renaissance du printemps. N’oublions pas que nous sommes dans une perspective orientale où vie et mort physique et psychique se succèdent constamment.
Si la vie expansive de la Voie de l’Homme (rendao) se déroule du yang de yin du printemps vers le yang de yang de l’été, comment investir le yin de yang de l’automne vers le yin de yin de l’hiver ne serait-il pas une voie rétrograde ?
L’en-dessous du nombril est le théâtre où va se jouer la pleine construction d’un petit d’homme. Il faut pour cela de l’acquis livré par la physiologie maternelle et de l’inné pourvu par l’Esprit originel (yuanshen) qui va présider à toutes les Transformations (hua). Imagine-t-on la puissance de cette Conscience, car s’en est une ? Elle génère entièrement un fœtus en 9 mois sous l’unique gouvernance du Ciel antérieur (xiantian). Celui-ci, encore, gère entièrement l’inné et ce qui va devenir l’acquis du fœtus sans encore l’intervention du Souffle (qi) post-natal !
L’état fœtal est le seul intervalle humain où l’acquis et l’inné s’animent ensemble sous l’effet d’un Mystère (xuan), celui de l’Esprit originel (yuanshen). L’indivisible relation que nous pouvons avoir avec ce Mystère (xuan) est de l’accepter entièrement et sans réserve pour uniquement recevoir ses effets.
Afin de revivre ici et maintenant, dans ce corps-ci et cette vie-ci, cette reconstruction, c’est bien là, dans le ventre maternel, qu’il faut retourner : la finalité de la Voie du Retour (guilu) y trouve sa justification.
Les Cinq Mouvements (wuxing) et les trois étapes de l’Alchimie interne (neidan) 
Classiquement, le déroulement des Cinq Mouvements (wuxing) se fait de la gauche vers la droite en passant par le haut : du Bois vers le Feu, vers le Métal, vers l’Eau. C’est la voie antérograde, naturelle, la Voie de l’Homme (rendao) qui naît au printemps et meure en hiver.
Lors de la réalisation des trois étapes de l’Alchimie interne (neidan), quand l’Essence (jing) se Transforme (hua) en Énergie (qi), l’Eau donne naissance au Métal ; quand l’Énergie (qi) se Transforme (hua) en Esprit (shen), le Métal donne naissance au Feu ; quand l’Esprit (shen) se Transforme (hua) en Vacuité (xu), c'est-à-dire lors d’une renaissance à l’absolu, le Feu donne naissance au Bois (4). Il s’agit indéniablement d’un cheminement rétrograde assimilé à la Voie du Retour (guilu).
Il semblerait, plus d’expérience personnelle que de vérité taoïste, que chaque Transformation (hua), chaque étape alchimique donc, revient au Champ de Cinabre inférieur (xiadantian). On passe de l’Essence (jing) à l’Énergie (qi) sous le nombril, là, c’est évident. Toutefois, on passe de l’Énergie (qi) à l’Esprit (shen) et de celui-ci à la Vacuité (xu) en revenant chaque fois encore sous le nombril. Nous cheminerions donc : de l’Eau vers le Métal, du Métal vers l’Eau vers le Feu, du Feu vers l’Eau vers le Bois. En effet, nous avons systématiquement besoin de l’Essence (jing) où s’accumulent conjointement l’acquis et l’inné pour Transformer (hua).
Cette notion peut paraître bizarre. Cependant, rappelons que nous évoquons une cuisson alchimique avec un chaudron où mijotent différents ingrédients qui doivent être séparés par le feu. Pour que cette cuisson reste physiologique, qu’elle ne déséquilibre pas la psychologie du cheminant, la chaleur du chaudron doit constamment être humidifiée par de l’eau. Le retour constant à l’Essence (jing) est donc primordial.
À ce titre, nous pouvons dire que les Cinq Mouvements (wuxing) ont une double fonction. En Médecine chinoise (zhongyi), ils sont appris pour servir au diagnostic. En Alchimie interne (neidan), ils sont ; d’abord, appris ; ensuite, intégrés ; enfin, dissous dans la Vacuité (xu) par Transformation (hua) de l’Esprit (shen).
En Médecine chinoise (zhongyi), les Cinq Mouvements (wuxing) conservent donc les deux Esprits (shen), de Connaissance (shishen) et des Désirs (yushen). En Alchimie interne (neidan), ils sont dissous dans la Vacuité (xu) afin que subsiste l’unique Feu empereur (junhuo), l’observateur immobile du spectacle du monde extérieur et intérieur.
Nous insistons en méditation pour ne jamais nommer ni qualifier ni fixer dans un espace du corps n’importe quelle sensation qui émerge à la conscience. Il faut simplement l’observer, la laisser venir et laisser partir sans intervention mentale d’aucune sorte. Toute affluence est celle de l’Esprit de Connaissance (shishen). Il qualifie et catégorise, par conséquent, divise et déplace, le méditant de sa conscience observatrice immobile, celle du Feu empereur (junhuo). Cette posture psychique, si nous pouvons la nommer ainsi, bloque la dernière étape de l’Alchimie interne (neidan) : la Transformation (hua) de l’Esprit (shen) en Vacuité (xu).
Conséquemment, dans la Voie de l’Homme (shendao), le plan mental discursif, celui de l’Esprit de Connaissance (shishen), qualifie certes et cette qualification est indispensable à la relation interhumaine. Cependant, par rapport à la Voie du Retour (guilu), la conservation de l’Esprit de Connaissance (shishen) est une disqualification, celle de la relation intra-humaine relative au cheminement en Alchimie interne (neidan).
Ainsi, observer la résurgence d’une douleur du genou gauche n’a aucune réalité en méditation : il n’y a ni douleur ni articulation ni latéralité ; constater un ballonnement abdominal est autant irréel : il n’y a ni ballonnement ni abdomen. La simple observation de toutes ces résurgences, l’interdiction de les qualifier, nous place de facto dans l’intervalle qui a précédé le Souffle (qi), c'est-à-dire la parole et son corollaire, la pensée : l’état fœtal. Il ne sera pas immédiatement enregistré comme tel évidemment, chaque compréhension vient en son temps. Comme Voie du Retour (guilu), on ne fait pas mieux !
Le Ciel antérieur (xiantian), le Ciel postérieur (houtian) et l’état fœtal
Le retour constant à l’Essence (jing)… l’Eau, l’hiver, le silence, la mort ; encore une Voie du Retour (guilu). Elle est un passage obligé vers la mort de toutes nos représentations mentales, cognitives et émotionnelles. Nous avons vécu l’équivalent de cette mort imaginaire, puisque dépendante de l’Âme céleste (hun), dans l’intervalle qui a précédé l’entrée dans le Ciel postérieur (houtian) par le mouvement du Souffle (qi) à la naissance. Il n’y a pas de travail intérieur, de connaissance de soi sans cette mort. Elle concerne le contenu de l’Enveloppe du Cœur (xinbao), le Feu ministre (xianghuo), le 2e Feu, l’Esprit des Désirs (yushen). Toutes ces équivalences sont nommées différemment. Pourtant, elles désignent des mêmes réalités intérieures confinées dans la dualité de leurs représentations. Engager le Souffle (qi) du Ciel postérieur (houtian) vers le Ciel antérieur (xiantian) nécessite de dépasser la dualité du microcosme humain et du macrocosme universel dans le nanocosme fœtal qui organisera les deux précédents.
Certes, nanocosme par rapport à l’intervalle temporo-spatial du Ciel postérieur (houtian) qui se déroule sur à peu près 80 ans. Mais qu’en est-il de la bascule dans l’état fœtal à partir de cet intervalle ? Dans le Ciel antérieur (xiantian), ne devrait-on pas plutôt le nommer gigantescosme ou archicosme ?
Il existe donc un décalage de l’état fœtal entre le moment où il se déroule et le moment où la régression obtenue dans la Voie du Retour (guilu) permet de revivre ses aspects les plus signifiants. Traverser l’état fœtal en l’état, lors d’une grossesse, est pleinement vivre le Ciel antérieur (xiantian) sans la présence du Ciel postérieur (houtian). Après la naissance, régresser à l’état fœtal est vivre la relation que le Ciel postérieur (houtian), dans lequel nous sommes, entretient avec le Ciel antérieur (xiantian). C’est donc le vivre à partir de sa composante postérieure et non pas directement. La différence est de taille.
Signalons à cet effet que si les deux cieux organisent notre perception de l’espace, ils font de même avec le temps : ils sont indissociables. Le temps écoulé, si ce mot veut encore dire quelque chose dans une matrice, n’est donc pas vécu de la même manière après la naissance. Sous le contrôle de l’unique Ciel antérieur (xiantian), le temps fœtal perçu est donc différent de celui saisi au sein du Ciel postérieur (houtian). Et encore, varie-t-il en fonction de l’importance du lien qu’il entretient avec le Ciel antérieur (xiantian). En témoigne, l’élasticité vécue du temps, plus court ou plus long, en certaines circonstances de notre vie.
Dans un opus antérieur, nous avons été plus loin dans cette considération. En accord avec la physique quantique, la lumière est un espace-temps ou l’inverse, qu’importe. Si l’espace-temps fœtal change, la lumière qui éclaire le fœtus dans l’utérus ne peut être, ni celle du soleil, ni celle de l’éclairage cognitif. Nous l’avons associée à la lumière innée de l’Esprit originel (yuanshen), origine de toutes les Transformations (hua). Elles concernent aussi bien le corps par l’Essence (jing), que la conscience par l’Esprit (shen) ; la Médecine chinoise (zhongyi), que l’Alchimie interne (neidan).
Pour faire quelque chose de cette relation entre le Ciel postérieur (houtian) et le Ciel antérieur (xiantian), un travail intérieur notamment, il faut la conscience d’une Forme (xing) à transformer. Sans a priori, elle peut être autant visible, youxing, impliquant l’Essence (jing) ; qu’invisible, wuxing, impliquant alors l’Esprit (shen) et toutes les composantes psychiques qu’il maîtrise : les Émotions-Sentiments (qingzhi), les Fantômes (gui).
Cette interaction ne peut être donnée que par la connexion du Souffle (qi) du Poumon avec l’Essence (jing) des Reins dans le Ciel postérieur (houtian). Son corollaire est la « rentrée », voir le Lingshu, 8, de l’Âme terrestre (po) dans l’Essence (jing). Cette réalité implique que, sans Souffle (qi), il n’est pas certain que le fœtus ait conscience de sa forme corporelle. Nous nous sommes encore expliqués sur cet aspect dans un opus précédent. Sans cette conscience, le corps n’est pas fermé, le jueyin et le yangming ne pourvoient donc pas à leur fonction de Fermeture (hé). Les autres fonctions des Méridiens (jing), l’Ouverture (kai) et le Pivot (shu), s’en trouvent affectées. Par conséquent, quand une fonction est perturbée chez un sujet, une traduction de l’état fœtal est forcément présente. Cette perturbation ne pourra revivre sa Transformation (hua) totale que dans le retour à l’état précédant le Souffle (qi). La Voie du Retour (guilu) trouve ici une justification.
Dans la Voie de l’Homme (rendao), le Ciel postérieur (houtian) est donc déconnecté du Ciel antérieur (xiantian), du moins, en partie. Inversement, la Voie du Retour (guilu) engage le cheminant dans la connexion du Ciel postérieur (houtian) avec le Ciel antérieur (xiantian).
La Nature véritable (xing) et la Force vitale (ming)
On traduit aussi xing par Nature profonde et ming par Destin, tant est-il que celle-là est véritable, non polluée par les conditionnements extérieurs et celui-ci, constitue sa Force vitale (ming) cachée dans les Reins. Et le Ciel (tian) seul sait combien l’Homme (ren) qui retraverse tout ce qu’il a enfoui depuis sa conception a besoin d’une Force vitale (ming) pour le soutenir.
Dans la Voie de l’Homme (rendao), commune, la Force vitale (ming) est cachée en Profondeur (li), elle est donc yin. Comme elle conditionne d’une manière invisible, elle fait office de contenant. Dans cette voie, apparente en Superficie (biao), la Nature véritable (xing) est donc yang. Comme elle est conditionnée par le contenant invisible du Destin (ming), elle est le contenu visible. Par exemple, cette visibilité se manifeste par la pensée, la parole et l’action. La parole et l’action sont perceptibles par un observateur extérieur. Cependant, bien que non manifestée extérieurement, la pensée l’est intérieurement par chacun de nous.
Dans la Voie du Retour (guilu), la position de ces deux instances s’inverse. Quand le cheminant observe sa Force vitale (ming), celle-ci devient le contenu. Quant à la conscience apparente - la Nature véritable (xing) - qui observe, elle devient le contenant, celui qui dévoile le contenu. Cette inversion des états est possible uniquement parce que le cheminant est passé de son mouvement habituel d’extériorisation yang, le printemps en direction de l’été, vers un mouvement rétrograde d’intériorisation. Il investi donc le yin à partir de l’automne en se servant du Souffle (qi).
Le dragon vert et le tigre blanc (5) 
Dans la Voie de l’Homme (rendao) profane, le Bois nourrit le Feu ; le dragon vert appartient donc au Bois et au printemps. Dans la Voie du Retour (guilu), le Feu engendre le Bois ; le dragon vert sort donc du Feu.
Corollairement, dans la Voie de l’Homme (rendao) profane, le Métal nourrit l’Eau ; le tigre blanc appartient au Métal et à l’automne. Dans la Voie du Retour (guilu), l’Eau nourrit le Métal, le tigre blanc sort donc de l’Eau.
Ce qu’essayent de nous faire comprendre là, les taoïstes, est qu’une voie profane est confinée dans la Cime (biao) apparente que représente l’axe horizontal Bois-Métal. La traduction en termes d’Esprits viscéraux (shenzang) est l’enfermement dans les représentations imaginaires de l’Âme céleste (hun) du Foie et les sensations-désirs-pulsions de l’Âme terrestre (po) du Poumon. Ici, les Fantômes (gui) prédominent car l’Esprit (shen) de la Cime (biao) est faible.
Inversement, la Voie du Retour (guilu) engage le processus de Transformation (hua) dans l’intégration du Fondement (ben) représenté par l’axe vertical Eau-Feu, Essence (jing) Esprit (shen). Cet axe du shaoyin réduit la prédominance de l’Âme céleste (hun) dans ce qu’elle présente comme discernement perturbé et de l’Âme terrestre (po) source de désirs et pulsions incontrôlés. Nous avons signifié notre idée du passage par l’Essence (jing)-Eau de chaque étape de l’Alchimie interne (neidan). Ce passage engage la dissolution des Fantômes (gui) pour renforcer l’Esprit (shen) du Fondement (ben).
L’immobilité et le mouvement
Inclus dans la dualité du yin-yang, nous pouvons nommer les Esprits de Connaissance (shishen) et des Désirs (yushen) : Esprit (shen) duel. Puisqu’elle investit l’agitation et le mouvement de l’Esprit (shen) duel, la Voie de l’Homme (rendao), profane, déplace l’attention de sa condition originelle immobile et non-duelle, celle de l’Esprit originel (yuanshen). La Voie du Retour (guilu), dont est porteuse la méditation, consiste alors à aller de l’Esprit duel vers l’immobilité de l’Esprit originel (yuanshen). Conséquemment, cette voie déplace le Feu ministre (xianghuo), les Esprits de Connaissance (shishen) et des Désirs (yushen) vers le Feu empereur (junhuo) ; le Ciel postérieur (houtian) vers le Ciel antérieur (xiantian) ; la certitude de savoir quelque chose de notre monde tangible vers l’intégration du Mystère (xuan) dont on accepte de ne rien savoir.
Les taoïstes disent que chaque chose est vraie et fausse en même temps. Elle est vraie à un niveau, fausse à un autre ; constamment engagée dans un mouvement que nous voulons rendre fixe par nos certitudes mentales. Quelle dérision !
On retrouve cette relation au Mystère (xuan) dans l’expression orientale « je sais que je ne sais rien ». Le « je » de « je sais » n’est pas le même que celui de « je ne sais rien ». L’un des deux appartient au Ciel postérieur (houtian), l’autre, au Ciel antérieur (xiantian). Attention cependant, ce dernier terme n’évalue que sa manifestation dans l’intervalle de la vie du Ciel postérieur (houtian). Nous avons essayé de déterminer avec certitude lequel des deux Cieux (tian) correspond à l’un des deux « je ». Difficile mission qu’il en est. Nous laissons la porte ouverte, libre d’interprétation pour chacun.
Les 9 Orifices (jiuqiao) du corps
Ils mettent l’homme en communication avec le Ciel (tian) grâce aux 7 Orifices du Haut (shangqiao) et la Terre (di) par les 2 Orifices du Bas (xiaqiao). Les Orifices (qiao) du Ciel (tian) gouvernent notre condition psychique et spirituelle, notre relation à la fonction symbolique qui élève l’homme. Les Orifices (qiao) de la Terre (di) gèrent notre réalité incarnée, la relation à notre condition matérielle par l’élimination des solides et des liquides.
Si les Neuf Orifices (jiuqiao) s’ouvrent extérieurement pour pourvoir à la relation interhumaine, ils s’ouvrent aussi intérieurement pour favoriser la relation intra-humaine, l’accès à la connaissance de soi. Tant est si bien qu’un travail intérieur passe aussi par les Orifices (qiao) du corps. Leur fonction est forcément incluse dans la dualité du yin-yang : l’ouverture vers l’Extérieur (biao) yang et l’ouverture vers l’Intérieur (li) yin. Apparent, l’Extérieur (biao) yang est représenté par la Nature essentielle (xing) ; caché, l’Intérieur (li) yin est la Force vitale (ming).
Dans la Voie de l’Homme (rendao), celle de la relation interhumaine, la connaissance extérieure, seule l’ouverture extérieure des Orifices du Haut (shangqiao) est considérée. Elle a pour conséquence l’inflation émotionnelle et cognitive. L’Intérieur (li) reste caché, inexploré, voilé à la conscience apparente. Dissociés de leur Racine (gen), pensées et désirs excessifs, pulsions et addictions surconsomment le qi et l’Essence (jing), et affaiblissent l’Esprit (shen).
On peut dire ici que l’Âme céleste (hun) « ne vient pas » avec l’Esprit (shen), de même, l’Âme terrestre (po) « ne rentre pas » dans l’Essence jing).
L’homme est ici divisé, morcelé, éloigné de l’unité.
Dans la Voie du Retour (guilu), celle de la relation intra-humaine, la connaissance intérieure, les deux types d’ouvertures sont exploités, les 9 Orifices (juqiao) sont considérés. Cette relation à soi investi l’Extérieur (biao) et l’Intérieur (li) qui est dévoilé. L’homme retourne à l’unité originelle, se connecte avec sa Racine (gen) et devient global. Pensées et désirs, pulsions et addictions se réduisent voire disparaissent. Moins sollicités, le qi et l’Essence (jing) sont restaurés, l’Esprit (shen) est renforcé. L’Âme céleste (hun) « vient » avec l’Esprit (shen) et l’Âme terrestre (po) « rentre » dans l’Essence jing).
L’exploitation des 9 Orifices (juqiao) est engagée dans la mesure où la Transformation (hua) commence avec celle de l’Essence (jing) en Énergie (qi). C’est dire qu’elle implique le Champ de Cinabre inférieur (xiadantian) équivalent au Réchauffeur inférieur (xiajiao) par l’abaissement du Souffle (qi) dans les Reins. Ils sont les maîtres des « deux yin » que sont les Orifices inférieurs (xiaqiao).
L’Esprit (shen) et l’éclairage, l’Essence (jing) et le réchauffement
La fonction de l’Esprit originel (yuanshen) qui éclaire va au Cœur/Esprit (shen) et celle qui réchauffe va aux Reins/Essence (jing).
Dans la Voie de l’Homme (rendao), l’Esprit (shen) et l’Essence (jing) sont, partiellement cependant, dissociés, à l’instar du morcellement humain évoqué au paragraphe précédent. Par rapport aux Trois Trésors (sanbao), le Souffle (qi) n’a pas harmonieusement mélangé le Feu du Cœur, l’Esprit (shen) donc, avec l’Eau des Reins, l’Essence (jing) par conséquent, pour garantir l’équilibre physiologique.
Dans d’autres écrits, nous avons maintes fois évoqués les trois Esprits viscéraux (shenzang) qui gèrent la Pensée (si) : l’Esprit (shen), l’Âme céleste (hun) et l’Intention-Pensée (yi) (6). Si l’Âme céleste (hun) filtre, informe, discerne, planifie ; l’Intention-Pensée (yi) analyse et réfléchit ; le tout, sous les ordres de l’Esprit (shen) : c’est l’éclairage, métaphore de la compréhension.
Sur le plan psychique, dans la Voie de l’Homme (rendao), l’Esprit (shen) est affaibli, son discernement insuffisant, son degré de réflexion limité pas l’engluement dans les désirs matériels.
Sur le plan énergétique, l’Essence (jing) qui thésaurise le yin et le yang essentiels, est déficiente. Le Froid (han) et la Chaleur (re) ne sont pas uniformément répartis dans le corps. Apparait, par exemple, une chaleur interne avec un froid des extrémités. De surcroît, l’Âme terrestre (po) « sort » de l’Essence (jing).
Il est clair ici que le Souffle (qi) n’est pas suffisamment descendu sous le nombril pour forger l’œuvre alchimique.
Dans la Voie du Retour (guilu), l’abaissement conséquent du Souffle (qi) dans les Reins harmonise son yin et son yang. Il est intéressant de constater alors que le corps se réchauffe correctement tandis que l’éclairage psychique se renforce : le discernement de l’Âme céleste (hun) progresse, l’étendue symbolique de l’Intention-Pensée (yi) s’élargit, l’Esprit (shen) se consolide. Les deux pôles évoluent ensemble. L’Esprit (shen) et l’Essence (jing) sont donc unifiés.
Cette unification signifie celle du Pivot (shu) du shaoyin. Elle retentit sur toutes les autres fonctions des Méridiens, le Pivot (shu) du shaoyang, l’Ouverture (kai) du taiyin et du taiyang, la Fermeture du jueyin et du yangming ; des Organes (zangfu) et des Cinq Mouvements (wuxing) ; des Trois Réchauffeurs (sanjiao) et des Cinq Substances (wuqi).
Une autre manière de dire cette séparation/union est la suivante.
Dans la nature, le Feu monte et l’Eau descend car le yang est en haut, c’est le Ciel (tian), et le yin est en bas, c’est la Terre (di). Pour assurer l’équilibre du mouvement vertical entre l’Eau et le Feu, celui-ci doit descendre et celle-là monter.
Le Sang (xue) est yin, il abaisse le Feu du Cœur dans les Reins. L’Essence (jing) est un qi dont la force motrice élève l’Eau vers le Cœur. Ainsi, Eau et Feu se mélangent pour assurer l’équilibre physique et psychique de la vie, et participer à l’entreprise alchimique. On ne peut pas ne pas voir le lien entre le Feu ministre (xianghuo) des Reins qui agit et le Feu empereur (junhuo) du Cœur dont l’immobilité ordonne tous les mouvements.
Dans la Voie de l’Homme (rendao), la dissociation est possible. Le Feu du Cœur, le Sang donc, ne descend pas dans les Reins ; le qi de l’Essence (jing) ne monte pas l’Eau au Cœur. La division entre l’Esprit (shen) et l’Essence (jing) est entretenue.
Dans la Voie du Retour (guilu), la descente du Souffle (qi) dans les Reins va avoir deux conséquences :
- abaisser le Sang du Cœur pour entraîner le Feu avec lui ;
- renforcer le qi pour favoriser la force motrice de l’Essence (jing) afin d’élever l’Eau.
Pour être complet, il faut ajouter que le mouvement vertical ascendant du Pur (qing) et descendant de l’Impur (zhuo) assuré par la Rate et l’Estomac participe de l’équilibre du mélange de l’Eau et du Feu (7). Comme pour le Foie, si la Rate et l’Estomac ne font pas partie des Trois Trésors (sanbao), ils sont indispensables pour assurer le besoin en qixue [Sang-Énergie] et en Liquides (jinye) acquis, et en assistant le Feu et l’Eau pour l’équilibre de la montée/descente.
Les deux fonctions du Poumon : maîtrise du Souffle (qi) et refoulement 
En Médecine chinoise (zhongyi), le Poumon a une fonction bien définie : il stocke, clarifie et réparti, abaisse surtout, le Souffle ou Énergie (qi). L’Alchimie interne (neidan) ajoute une autre fonction méconnue.
À la naissance, c'est-à-dire lors du premier mouvement du Souffle (qi), les « deux yeux » du fœtus se séparent : la Nature essentielle (xing) apparaît au Cœur, tandis que la Force vitale (ming) se cache dans les Reins. Contenant l’Esprit des Désirs (yushen) du Feu Ministre (xianghuo) qui va agir les ordres du Feu empereur (junhuo), dans la Force vitale (ming) se cachent les Fantômes (gui) maintenant retirés de la conscience apparente. À l’état naturel, le Souffle (qi) a donc une fonction de refoulement. Les causes des actions de l’Esprit des Désirs (yushen) demeurent inconscientes, s’exprimant à l’insu du sujet. Ainsi, tant que l’humain respire dans l’espace-temps de ce monde, il exclut. Cette exclusion fait partie du registre de la Voie de l’Homme (rendao). Elle participe à sa division et son morcèlement.
Or, ce qui est intéressant à constater est que, ce que le Souffle (qi) cache, il peut le révéler ; à condition bien sûr de le mettre dans la condition appropriée pour réaliser cette révélation. Nous passons alors du registre de la Médecine chinoise (zhongyi) à celui de l’Alchimie interne (neidan), de la Voie de l’Homme (rendao) à celle de la Voie du Retour (guilu).
Dans cette voie, la plongée dans la période fœtale est indispensable. Elle est le seul intervalle qui permet de visualiser les Fantômes (gui) avant leur refoulement dans la Porte du Destin (mingmen), quand la Nature véritable (xing) et la Force vitale (ming) se faisaient encore face. La fonction éclairante de l’Esprit originel (yuanshen) dans le Cœur, notamment lors de l’œuvre au rouge de la visualisation/élimination, est donc assimilable à la vision de la période intra-utérine. Même si elle n’est pas directement consciente actuellement, en période de travail alchimique, puisque la période fœtale appartient au passé, cette vision est équivalente.
Conclusion
Nous avons passé en revue différents aspects de la Voie du Retour (guilu) en fonction de notre propre expérience intérieure. Cependant, le champ brossé n’est pas clôt. Comment pourrait-il l’être par une seule personne vivant une expérience singulière qui ne peut se diffuser ?
La glèbe est encore grossière. À d’autres maintenant de souffler dessus.
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Notes
(1) Elle va vers l’arrière, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Elle sous-entend que la voie dextrogyre, dans le sens des aiguilles d’une montre, allant vers l’avant, est considérée comme antérograde.
(2) Le lien avec l’Ouverture (kai) du taiyin est direct, voir les deux derniers opus, 8 et 9.
(3) Bien que le terme chinois soit le même, je traduirais qi par Souffle ou Énergie selon le contexte.
(4) Cette dernière relation est une compréhension personnelle.
(5) Voir Isabelle Robinet. Le monde à l’envers dans l’alchimie intérieure taoïste. In: Revue de l’histoire des religions, tome 209, n°3, 1992. pp. 239-257.
(6) On traduit habituellement yi par pensée, alors que cet idéogramme signifie intention créatrice. La pensée strictement est plutôt si. Nous gardons un mélange des deux.
(7) L’application médicale consiste à tonifier le qi de la Rate dans le Syndrome (zheng) Cœur et Reins n’ont pas d’échange.
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